Je fais donc je suis…. Je travaille donc je suis

Cette réflexion vient à point nommé en cette période de confinement où l’ennui gagne de nombreuses personnes. « Je fais donc je suis » semble avoir remplacé « je pense donc je suis », si célèbre Maxime de Descartes. Ce n’est pas tant le confinement qui en est la cause mais le révélateur. Dans la parole de nombreuses personnes, la valeur travail n’est plus simplement une valeur, mais un garant identitaire. Il faut donc « faire », faire quelque chose dans et de sa vie, et « faire quelque chose » signifie avoir un travail.

Revenons à l’étymologie. Le mot « travail » vient de tripalium, qui est un instrument de torture. Le travail est, à son origine, une source de souffrance et de douleur. Par ailleurs, il est employé pour évoquer la douleur de l’accouchement, pour désigner la façon dont un ouvrage a été réalisé, pour représenter un ensemble d’activités manuelles ou intellectuelles, tout comme l’action de travailler une matière. Sa signification est donc loin d’être univoque, pourtant, la réalité est tout autre.
Le travail, travailler, signifie avoir un emploi, un job, une activité professionnelle rémunérée, gratifiante ou non, il semble que l’essentiel est d’avoir un travail. Effectivement, le seul fait de travailler suffit à faire de vous quelqu’un de bien aux yeux des autres, et donc, par extension, à vos yeux. Le regard que vous portez sur vous, l’estime, la confiance, que vous avez en vous, dépend essentiellement du regard que les autres portent sur vous. Il parait alors nécessaire de répondre à ce que les autres attendent de vous, et, bien entendu, tout cela de manière inconsciente.

La société est le reflet des individus qui la composent, en même temps, les individus sont à l’image de la société. C’est une influence mutuelle en constante évolution. Ce discours du « faire » est le produit même de ce que la société attend de vous et de ce que la famille attend de vous au travers d’une éducation, elle-même forgée par les attentes de la société. Faut-il pour autant s’inscrire dans ce discours ?
S'en soustraire demande une introspection qui va au-delà d’une simple remise en question. Il s’agit de remanier profondément des valeurs qui nous ont été inculquées, non pour les juger ou les dévaloriser, mais pour en faire autre chose. Revenir sur sa vie avec un regard différent, plus juste, plus doux, certes critique, mais moins sévère, moins dévalorisant, est la clef pour conscientiser progressivement ces attentes familiales et sociétales, qui sont ancrées de façon inconsciente. Ce qui se passe ici, dans l’inconscient, s’explique par la notion de désir.

Il est très difficile de spécifier son désir du désir des autres. Cela n’est d’ailleurs pas réalisable au sens où, le désir des autres façonne inévitablement votre propre désir. Façonner évidemment, mais pas à l’identique. Le désir n'est pas d'emblée, il se constitue avec le développement psychique de l'enfant. Effectivement, le besoin précède le désir. Le besoin est intrinsèquement lié au corps. Manger et boire sont des nécessités de l’Homme à sa propre survie. Le corps vient signifier ses besoins par des tensions physiologiques et l’objet vient satisfaire ce besoin. D’abord, porté par la mère (ou la fonction maternelle, terme plus approprié) dans les premiers mois de la vie, il est également synonyme d’immédiateté. L’enfant pleure, crie, signifie son besoin par les moyens qu’il a à sa disposition, et la mère répond presque immédiatement à combler son enfant.

Ainsi, au départ, le besoin et la demande, formulée par le cri du nourrisson, forment un tout, car la satisfaction est immédiate. Pour la mère, il est question de son désir à combler son enfant. Ainsi, le besoin porte la marque du désir de la mère. Progressivement, par un jeu d’absence et de présence de l’objet porteur de satisfaction, l’enfant va devoir accéder à la satisfaction de son besoin par l’interstice de son imaginaire. Il apprend donc à différer la satisfaction de son besoin, dans l’attente que son objet de satisfaction arrive, et se contenter de s’imaginer déjà satisfait, lui permet de rendre cette attente plus douce. De n’être jamais entièrement satisfait, l’enfant apprend à formuler à l’autre, ce dont il a besoin. C’est alors, dans cette marge où le besoin se sépare de la demande, qu’émerge le langage. Ainsi donc le besoin est de corps. Lorsque le sujet accède à la parole, il va pouvoir articuler quelque chose de son désir. Le sujet en tant que sujet du désir ne prend corps que par la parole.

Par ailleurs, dans la relation primitive de la mère et de son enfant, la mère joue une fonction de miroir à l'égard du sujet émergeant, capable de lui renvoyer une image de lui-même, bonne ou mauvaise. Cela veut dire que le sujet peut avoir un rapport de haine ou d’amour avec sa propre image. L’image spéculaire s’édifie à partir des mots que les parents adressent à leur enfant, eux-mêmes formés à partir du désir projeté en l’enfant à venir. En d’autres termes, les parents vont s’imaginer l’enfant à naître, est-ce une fille, un garçon, sera-t-il sage, intelligent, colérique, deviendra-t-il astronaute, médecin ou pilote.
Ces « signifiants du désir » vont faire partis de l’image spéculaire de l’enfant, lorsqu’au moment où il découvre son image pour la première fois dans le reflet du miroir, le regard et la voix de sa mère, de son père ou toute personne procurant les soins (soit de la fonction maternelle), atteste que son image est la sienne. L’image spéculaire porte en elle les signifiants, les mots, des parents, qui le définissent en tant que sujet, mais surtout à une place attendue (Valas, 2013).

De ce fait, le véritable travail imposé au psychisme humain est de se déprendre du désir des autres, c’est-à-dire de renoncer à incarner le désir pour l’autre (par ex. : « je veux être un enfant sage pour combler ma maman ») et vouloir le satisfaire. Seul ce renoncement permet d’accéder à son propre désir, qui lui permet d’assoir les balises de sa propre existence, jamais complètement dénuée des désirs externes, mais tout de même reconstruit, remodelé, réélaboré. Les difficultés à renoncer sont en lien avec une peur ancestrale de perdre l’amour de ses parents. « Je veux être un enfant sage pour combler ma maman », et nous rajoutons « pour qu’elle m’aime à jamais ».

C’est de cela qu’il s’agit lorsque vous n’arrivez pas à vous empêcher de répondre aux sollicitations des autres, à simplement dire non. Avec le refus s’immisce le risque d’être rejeté par les autres, ce qui fait écho à cette peur fondamentale d’être rejeté par vos parents, de perdre leur amour.

Or, ce n’est pas une contrepartie à l’amour que de demeurer l’objet de satisfaction du désir d’un autre, de répondre à son désir, à son bon vouloir, mais une perte narcissique qui vous est directement imputée. Ce n’est donc pas agir dans le sens des autres qui vous maintient en vie, qui garantit votre propre identité, votre propre existence, bien au contraire, c’est, en ne vous détachant pas de ce que les autres, la société, attendent de vous, que vous vous amputez, depuis toujours, d’une partie de vous-même, à votre insu. Vous avez, semble-t-il alors tout à y gagner.
« Naître c’est mourir à ce qui nous conçoit » (Vasse, 1988).
Ce précepte témoigne que la naissance biologique ne vous assure en rien d’être véritablement né, alors que le renoncement, le détachement, sont une garantie à votre existence. En vous détachant d’incarner le désir d’un autre, celui-là même qui vous fonde, ce qui est paradoxal, vous pourrez naître à la vie et la mener telle que vous l’entendez. Nous naissons, pour ainsi dire, deux fois, l’une biologiquement et l’autre psychiquement, mais c’est à la seconde que nous devons notre véritable émancipation.

Alors, pourquoi ne pas pensez à nouveau pour être et arrêter de faire pour satisfaire les autres. Non pas penser pour ressasser, mais penser pour engendrer un acte de parole susceptible de vous déloger de ce mirage identitaire, construit par les attentes extérieures. Pensez à votre vie, à votre éducation, à ce que vous avez déjà par dépits, à contre cœur, pour avoir des marques d’attention de vos proches, mais qui s’est avéré en vain. Car, en fait, cela ne fait que vous compromettre. Il est temps de faire les choses pour vous, de ne pas avoir peur de dire « non », car le rejet que vous redoutez n’est rien d’autre qu’une peur ancestrale imaginaire d’être abandonné par ses parents, de ne pas être à la hauteur de leur amour. Le « non » est alors la première parole symbolique qui vous permet de poser les jalons des limites qui vous constituent et qui vous différencient des autres. Les discours, les désirs et les représentations, dans lesquels tout sujet humain est d'emblée enfermé, dès sa venue au monde, se présentent comme les éléments d’une prison dorée, de laquelle il devra se déloger pour enfin devenir sujet du désir. C'est une épreuve que tout sujet humain doit traverser pour naître et vivre enfin la vie qui lui correspond.

La nécessité de travailler vient dire quelque chose de soi. Une thérapie avec un psychologue peut vous rendre plus conscient des raisons qui vous poussent à rejeter son absence, formalisée par l’ennui, plutôt qu’à accepter de profiter de ces moments de calme pour réaliser vos désirs ou pour simplement profiter de l’instant tel qu’il se présente à vous.



Stéphanie Hertzog
Psychologue clinicienne